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[éditorial] Nous, habitants de Cruis…

[éditorial] Nous, habitants de Cruis…

Dans un journal d’information, il arrive que l’actualité appelle un regard critique de la rédaction : c’est l’éditorial.

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Par où commencer

Le 11 janvier (ou était-ce le 10 ?) une sorte de tract a été distribué dans le village, le même jour que les vœux (laconiques) du maire, qui disait :

En l’absence de porteurs identifiés, l’autorisation de reproduire ne peut être demandée.

La presse a été convoquée et, sous les caméras de France 3, les termes du discours se sont faits plus durs et plus affirmatifs  : « on est chez nous, restez chez vous », « on est d’accord sur la commune », « pourquoi des gens de l’extérieur viennent nous embêter »…

Cette prise de parole demandait une réaction, surtout connaissant nos positions sur la question, mais nous avons d’abord choisi de rester silencieux par crainte d’effrayer les protagonistes et de les voir reculer. Il était évident que des Crussiens non solidaires de cette démarche, et aussi des voisins que ce projet afflige très légitimement, allaient se présenter au rendez-vous pour discuter – et peut-être convaincre, sait-on jamais.

Mais, malheureusement, la mobilisation se fit à ciel ouvert et la nouvelle parvint rapidement aux oreilles de nos indignés, qui firent marche arrière :

En l’absence de porteurs identifiés, l’autorisation de reproduire ne peut être demandée.

Retraite peu élégante et regrettable, car ce projet n’a jamais donné lieu à une réunion publique (seulement deux petites enquêtes, PLU et permis, en catimini). Nos concitoyens auraient pu en discuter, pacifiquement et sincèrement. Rien ne laissait présager une violence ou même une perturbation quelconque. Le maire aurait pu se montrer, et même Boralex – pourquoi pas ?

Par ailleurs, dans « leur grande sagesse » ces gens sont apparemment incapables de penser un coup d’avance : la réaction qui les fait aujourd’hui reculer était complètement prévisible.

Une occasion ratée, donc, et plutôt une balle dans le pied du club Cruis-aux-Crussiens dont la vocifération a allumé un feu de désolidarisation.

Analyse de texte

Voyons de plus près le discours.

« Nous, habitants de Cruis… » La formulation est ambigüe et pourrait faire croire que ce sont tous les habitants du village qui portent ce coup de gueule – heureusement que la signature (« Des Cruissiens… ») vient préciser que c’est un sous-groupe des habitants, non quantifié.

Là où il n’y a aucune ambiguïté, en revanche c’est dans la position de ces signataires cachés (3 ou 4 sont révélés par la vidéo de France 3 – sont-ils les seuls ?) : « nous sommes chez nous », « mensonges contre le parc photovoltaïque », « ras le bol »… Ces gens en ont marre de l’agitation autour du projet de centrale, qui n’en sera du reste bientôt plus au stade de projet. Cette étrange revendication du sol (« chez nous ») laisse supposer que tous ces malheurs contre la pauvre centrale viennent d’ailleurs, de non Crussiens, des étrangers… 

Cette conviction apparemment bien enracinée est curieuse. On ne peut même pas l’associer à l’élection du maire puisqu’il annonce cette centrale depuis bientôt 15 ans – et il lui manquait quand même 28% au dernier scrutin. En revanche, une pétition contre le projet initiée par l’association Amilure (qui couvre la totalité des territoires de la montagne de Lure (dont Cruis) et du plateau d’Albion) en 2019, a recueilli une centaine de signatures crussiennes et près de 400 des communes alentour (parmi plus de 19 000 au total). Et cela ne signifie pas que les non-signataires approuvent le projet, car cette pétition n’a circulé qu’en ligne. Le moins qu’on puisse dire c’est que le « soutien sans faille de la majorité des Cruissiens » évoqué dans le message d’annulation est un vœu pieux.

Autrement, « ils » sèment des clous, « ils » taguent nos panneaux… Cette histoire de clous n’a jamais été élucidée, et le fait qu’on en ait trouvé sur la piste forestière loin du chantier ne conforte pas la thèse d’une intervention anti Boralex (cela pourrait même être une provocation de leurs soutiens). Mais quoi qu’il en soit, pourquoi penser qu’un Crussien aurait été incapable de telles infamies ? Oui, des opposants, dont des Crussiens mais pas seulement, se sont agités autour du chantier, à l’automne 2022 puis depuis l’été dernier. C’est bien normal compte tenu de l’impact d’un tel projet, qui se mesure à l’échelle du territoire. L’idée qu’une majorité de nos concitoyens défendrait Boralex est une vue de l’esprit nombriliste.

Une vue de l’esprit qui s’explique un peu dans la mesure où ces citoyens répètent à l’envi les déclarations du maire, sans se soucier d’en vérifier le fondement. Qui, parmi eux, a ouvert le dossier Boralex ? Qui a consulté les 246 pages de l’étude d’impact ? Qui peut parler de manière articulée du contexte énergétique, de biodiversité, et des intérêts économiques des opérateurs pour préférer les sites naturels aux zones dégradées ?

Ce soutien aveugle au projet n’est qu’une chambre d’écho inconditionnellement dédiée à la mairie.

Quelques vérités

Nous avons l’habitude de rétablir les faits dans ces pages (ici, ou encore ), mais cette allégation gratuite de « mensonges contre le parc photovoltaïque » demande un récapitulatif synthétique.

Boralex vous aime

Faux. Pour les riverains Boralex se comporte avec malveillance, violant les conditions de son permis de construire qui garantissait un chantier silencieux (voir p. 211 de l’étude citée). Il a promis des mesures sonores sans les effectuer, sous le regard bienveillant de la sous-préfecture (qui ferme pudiquement les yeux), pourtant bien informée. Il a fait traîner trois mois, jusqu’à ce que les travaux les plus sonores se terminent – en toute impunité.

Par ailleurs Boralex ne communique absolument pas sur son calendrier et ses horaires ce qui pourrait aider les riverains à gérer leur quotidien et leurs locations éventuelles.

Nous sommes chez nous

Vrai, mais vous n’êtes pas les seuls. Le sous-sol, l’eau, et l’air au-dessus de vous ne vous appartiennent pas. De même, la montagne qui traverse le village est un bien commun. Un exemple ?

Vue du site avant que ne commence la pose des structures et des panneaux

Personne n’a pris la peine de demander aux habitants de Montlaux ce qu’ils pensaient de ce projet. Et pourtant, au contraire des Crussiens qui (sauf quelques malheureux riverains) ne sont absolument pas touchés par l’impact visuel du projet, les Moularains, eux, l’ont sous les yeux constamment, ainsi que les randonneurs pour qui cet espace sera bientôt déserté, comme c’est arrivé autour de la centrale des Mées.

Si l’on comprend bien le discours de ces Crussiens en révolte, cette dégradation n’est pas leur affaire – même s’ils « aiment leur montagne », comme ils l’affirment.

Restez chez vous

Abusif. Les voies et territoires publics sont ouverts à tous en France – et même aux étrangers. Mais, bonne nouvelle, chez eux c’est aussi chez vous.

Ces enjeux sont l’affaire de tous les citoyens. Il faut au contraire saluer l’investissement de ceux qui, sans être directement importunés, donnent de leur personne pour défendre la nature, notamment notre montagne.

Avant tout allait bien, on se promenait tranquille dans la montagne

Ça dépend… D’abord ça fait quand même un certain nombre d’hectares qui seront désormais clôturés, et à proximité desquels (mais quelques centaines de mètres quand même) on entendra le bruit des postes de transformation.

Aussi, depuis le 12 août, et jusqu’au 30 octobre, un arrêté municipal limitait grandement la circulation dans le massif, sous un prétexte écologique fallacieux permettant aux gendarmes de circuler dans tous les sens pour traquer les opposants. On se faisait même refouler si l’on voulait visiter quelqu’un habitant dans le périmètre protégé.

Si c’est ce qu’on appelle la tranquillité…

Pertes dues aux recours

N’importe quoi. Dans une plaquette (35 pages) distribuée à tous, la mairie a prétendu avoir perdu un million d’euros de recettes photovoltaïques à cause des recours déposés. Comme nous l’avons expliqué, ce calcul ne repose sur absolument rien.

D’une part, le seul recours administratif déposé le fut par l’association Amilure à l’été 2020, dans le prolongement d’un recours gracieux logiquement rejeté. Le chantier de défrichement a commencé en septembre 2022. Dans le pire des cas, Boralex aurait perdu 2 ans – si l’on admet le chiffre de 180 000 €/an comme recette municipale, cela aurait fait 360 000 €.

Mais… le chantier a commencé avant même que le recours ne soit jugé, ce qui prouve bien que l’opérateur n’a pas du tout été empêché par cette procédure. Donc, zéro an fois 180 000 €/an = zéro €.

Un référé a été tenté pour stopper le chantier en septembre 2022, dans le cadre du recours non jugé. Il s’agit donc d’une autre instance du même recours, comme l’est l’appel qui a été déposé suite au premier jugement. Il n’y eut donc qu’un seul (1) recours administratif. Le statut des plaintes au pénal déposées par d’autres associations l’automne dernier n’est pas connu, mais ce n’est à l’évidence pas ce qui bloque Boralex : pour faire bonne figure, le Préfet a demandé une interruption de 3 semaines et puis c’est reparti comme en 14…

Recours purgés

Faux. Il découle donc de ce qui précède que, contrairement à ce qu’affirment notre maire, le Préfet et même notre président de Comcom, les recours ne sont pas purgés.

Utilité de la rente Boralex

Invraisemblable. C’est une des marottes du maire, reprise par tous ses soutiens (comme on peut le lire), que la rente de cette centrale va permettre, non pas de baisser les « impôts locaux » mais de ne pas les augmenter – notons que 180 000 €/an représente une augmentation d’environ 25% du budget de fonctionnement de la commune.

L’observateur attentif remarquera cependant que la taxe foncière de Cruis est plus élevée que celle de toutes les communes alentour, plus petites ou plus grandes, où les investissements sont pourtant bien plus nombreux qu’à Cruis. Et pourtant, ces communes ne disposent pas de recettes photovoltaïques.

Que se passe-t-il dans les finances de Cruis pour expliquer ce déséquilibre ? Il y a un trou quelque part ? On nous prépare une grande surprise ?

Et maintenant ?

On ne rate pas une aussi belle occasion de s’exprimer.

Ce samedi, à 14h30, rendez-vous devant la mairie de Cruis pour prendre une parole sereine et claire, en espérant quand même qu’elle soit entendue.

Au fait…

Tout le monde a sans doute eu accès à ce tract humoristique qui, prétendant parler au nom du maire, louait le socialisme, Castaner, Macron, Gehant, etc. tout en promettant aux Crussiens une électricité désormais gratuite. Cette dernière phrase a dû obnubiler le jugement de plusieurs qui crurent la blague légitime et préparaient déjà leurs factures EDF.

C’est un pamphlet illégal puisque fallacieusement signé du maire, mais on a bien ri, preuve qu’on est aussi capables de légèreté dans notre village…

Note : Pour le gentilé de Cruis les graphies « Crussien » et « Cruissien » coexistent. Nous optons pour la première, mais la commune (et, apparemment, ses soutiens) pour la seconde.

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Bertrand Anne
1 mois passé(e)(s)

C’est clair, précis et humoristique! merci

Jean-Maurice
Jean-Maurice
1 mois passé(e)(s)

Coucou ! Clin d’œil de nid à nid bien de « chez nous »
La moyenne d’âge du Conseil municipal de Cruis, en fin de mandat et malgré la présence de 2 « jeunes » frisera les 70 ans.
Ces grands-Parents, auront eu pour mérite essentiel d’hériter des terres & des maisons acquises ou défendues par leurs propres Parents.
Baby-boomers d’après guerre ces grands-Parents vernis auront bouffé & accumulé, sans aucun scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main.
Leur seul maître étalon est devenu le pognon. Ils ne laisseront peut-être à leurs petits-enfants que décharges dans l’eau, sur terre & dans les cieux. Sous canicules, très vite de moins en moins supportables.
Mais dès aujourd’hui, ces vieillards des Conseils municipaux peuvent mesurer, dans leurs propre espérances de vie ou celles de leurs voisin, l’ampleur du désastre : par exemple dans la fermeture nocturne quasi continue des Urgences à Manosque.
Pourtant nous allons, les uns et les autres par notre présence & nos actions, prendre soin jusqu’au bout de ces vieillards, nos plus ou moins voisins.
Beaucoup de migrants nous aiderons dans ces missions d’assistance.
Mais il nous faut aussi tout entreprendre, dès aujourd’hui, pour assurer la simple survie de leurs petits-enfants et de tous les enfants d’ici et d’ailleurs. Dans des conditions qui deviennent franchement périlleuses.
Jamais, depuis l’histoire de l’humanité, des grands-Parents auront vécu aussi âgés, aussi nombreux et dans un confort jamais atteint.
Je viendrai demain, rendre visite à mes ami.e.s de Cruis & alentours.
Cette commune est une manière d’exemple à ne pas suivre : elle a été abandonnée par les collectivités, l’Etat et l’Europe face à la voracité absolue d’une multinationale de la dévastation.
La démocratie y a été bafouée par un dinosaure de la politique, le maire.
La Justice a été abusée et tournée en ridicule par une armée d’avocats à la solde d’actionnaires sans scrupules.
Les forces de l’ordre (60% de divorces !) ont abandonné leurs véritables missions pour protéger des engins de chantier …
Il nous faut tenter de tout réparer. Il nous faut sortir de l’enfermement individualiste du marché.
Il nous faut ne pas oublier de rigoler. C’est la plus puissante des armes.
Cordialement,
Jean-Mau

Richard
Reply to  Jean-Maurice
1 mois passé(e)(s)

voilà un clin d’œil acéré !
rions un peu,
nos brave piou-piou ne semblent pas avoir capté qu’avec Boralex, ce sont les canadiens, les anglais, les américains, les suédois, les hollandais, qui sont chez eux à Cruis. (ce sont les actionnaires de l’entreprise Boralex).

Sil Ber
1 mois passé(e)(s)

Merci pour ces paroles sereines et claires!
une citoyenne

Richard
1 mois passé(e)(s)

Bonne année CC, merci de hausser le niveau de jeu.

Quand on m’a indiqué ce reportage de France3 région sur l’indignation des crussiens, je m’attendais à un argumentaire vigoureux pour la centrale photovoltaïque. Mais non, juste les doléances de quatre personnes qui soutiennent la municipalité. Il y a des soutiens dont il vaut mieux se passer.

Soit-dit en passant, la centrale est vendue comme une participation à la production nationale d’énergie “propre”, alors question enjeux il y a même une légitimité nationale à se mêler de sa réalisation.

Mes bonnes pensées aux aïeux qui vaquaient à leur occupations sur les pentes de Lure, dénuées de clôtures et de zones industrielles.

Denis Duron
Denis Duron
Reply to  Richard
1 mois passé(e)(s)

bonjour, soit dit en passant, ces “cruissiens” sont ils vraiment crussiens ?
des natifs, j’entend.